les monnaies Marseillaises

LES OBOLES DE MARSEILLE A LEGENDE MASSAΛΙ

Extrait du Bulletin de la Société Française de numismatique, n° 6, juin 2005, p. 150-154.

 

LES OBOLES DE MARSEILLE A LEGENDE MASSAΛΙ

 

Jean-Albert CHEVILLON

 

 

Après une longue période de frappes à l'iconographie variée, héritée de ses origines ioniennes, la cité de Massalia va s'orienter, à l'extrême fin du Ve siècle avant J.-C. vers une typologie unique de son nominal principal : l'obole.

Une tête juvénile cornue, survivance de la tête du Lacydon des émissions précédentes, sera définitivement adoptée pour le droit. D'un style très classique, qui s'appuie sur le type créé par Syracuse à la fin Ve s. (fig. 1), les premières séries seront dotées d'une légende qui sera rapidement et complètement supprimée. Au revers, l'habituelle roue à quatre rayons sera confirmée. Au départ anépigraphes ou dotées d'un M dans l'un des cantons de la roue, les séries ultérieures afficheront systématiquement les deux premières lettres de l'ethnique : MA. Cette typologie va se « figer » pendant plusieurs siècles puisqu'elle sera conservée, pour l'obole, jusqu'à la chute de la cité en 49 avant J.-C.

En rupture stylistique avec les groupes précédents, à l'exception de celui à la tête d'Athéna au casque corinthien / roue qui les devance de peu, ces monnaies marquent un tournant  définitif dans les pratiques de l'atelier qui adopte le style « riche » (1) en cours à cette époque au sein de l'ambiance gréco-sicilienne.

Les premiers spécimens présentent au droit la légende MASSAΛΙΩΤAN (2). En principe, avec la disposition suivante : MASSAΛΙ sur le devant du visage et  ΩΤAN à l'arrière de la nuque. Mais on trouve d'autres découpages avec en particulier MASSAΛΙΩ  / ΤAN (fig. 6) (3). La légende se lit de droite à gauche et elle est systématiquement orientée vers l'intérieur du flan. Il faut noter qu'au revers, les premiers coins s'avèrent anépigraphes (fig. 2 et 3) (4), puis très rapidement un M apparaît dans l'un des cantons (fig. 4 et 5) (5). A propos du positionnement de cette lettre nous confirmons qu'il n'y a pas, à notre connaissance, de spécimens avec le M tourné vers l'intérieur (6).

Il existe également un revers spécifique avec légende MΛ (fig. 7 et 8) (7).

Enfin, un examen précis, au sein de ces monnaies, nous a amené à constater qu'il n'est pas rare de rencontrer des exemplaires à légende MASSAΛΙ uniquement (8). Dans ce sens, nous présentons deux spécimens inédits avec le grènetis dans la nuque bien apparent et absence totale de légende à l'arrière de la tête.

- monnaie 1 (fig. 9): tête juvénile cornue à droite, légende en grosses lettres MASSAΛΙ bien marquées. Revers roue à quatre rayons, un M dans l'un des cantons. Poids : 0,71 g, 10 - 9,3 mm, diamètre de la roue : 7 mm, collection S. A, Paris. Origine : Cavaillon (Vaucluse).

- monnaie 2 (fig. 10): même description mais petites lettres, poids 0,67 g, 9,7 - 9,3 mm, diamètre roue 7,5 mm, collection P. Pécout, Chamaret (Drôme).

Il faut, à notre avis, rajouter à ces exemplaires le spécimen BN 530 (LT 530) (9), qui laisse entrevoir à l'arrière de la chevelure le début du grènetis et ne présente absolument aucune trace visible de légende : - monnaie 3 (fig. 11) : tête juvénile, grosse corne apparente. 0,72 g. Références : Lagoy 1834, n°15. BN 530. C. Brenot, Etudes massaliètes 3, n° 13 (10). Trouvée à Glanum, Saint-Rémy-de-Provence (Bouches-du-Rhône).

Dotées d'un style équivalent à celui des oboles à légende « longue », ces monnaies s'inspirent directement des types syracusains créés vers le début du  Ve siècle pour la roue et vers la fin du même siècle pour la tête juvénile. Pour le droit, il faut faire un lien direct, quant à l'inspiration, avec la monnaie d'or à la tête du dieu fluvial Anapos à g. avec, au revers, un cheval libre bondissant (type Peyrefitte 31) (11) (fig. 1). Il parait certain que le graveur de certains droits massaliètes à été à l'école syracusaine et qu'il a connu ces monnaies. Le rapport stylistique entre les coins de cette émission et ceux de nos spécimens à légende longue s'avère extrêmement étroit, en particulier dans la forme du visage et les détails de la chevelure : mèches et enroulements quasi similaires. Dans ce domaine, un rapprochement précis est à faire entre le prototype syracusain et la monnaie n° 2, qui, avec son revers ayant déjà été utilisé sur le groupe précédent,  doit être l'une des plus anciennes.

 Les diverses datations de cette émission de Syracuse oscillent entre 413 et 390-380 ; mais nous pensons que les dates données par D. Berend dans son Corpus s'avèrent les plus vraisemblables (12), avec un début d'émission, qui fut brève, vers 404 et un arrêt vers la fin du siècle.

Si l'on considère que le prototype syracusain peut être daté des dernières années du Ve siècle, on peut donc en déduire que le début de nos émissions est à placer aux alentours de la charnière entre les deux siècles.

A noter la présence bien apparente, sur les séries de Massalia, de la petite corne qui confirme bien qu'il ne peut s'agir d'une tête d'Apollon mais bien d'une divinité des eaux comme on en trouve souvent à cette époque dans le monde gréco-sicilien (13). Cet attribut, déjà plus discret sur nos émissions par rapport à la corne bien marquée des séries à la légende ΛAΚΥΔΩΝ, va peu à peu disparaître au fil des émissions ultérieures. 

Pour ce qui concerne la chronologie interne de nos émissions et à la lumière des nouveaux spécimens présentés ici, on peut en déduire que les coins de revers sans lettres sont des coins ayant été utilisés pour l'émission précédente à la tête d'Athéna au casque corinthien. Puis rapidement, on grave les coins avec les M et enfin, il y a un essai avec MΛ. Nous présentons deux spécimens avec cette graphie spécifique sur le revers (fig. 7 et 8). A noter que la monnaie n° 7 s'avère de même coin de droit que les exemplaires n° 3 et n° 4, mais avec des cassures et une détérioration bien visible sur ce spécimen avec revers MΛ qui démontre que ces monnaies ont du être émises à peu d'intervalle (14). Notre monnaie n° 8 avec un avers et un revers de coins différents, vient confirmer l'existence de cette variété. La lettre qui suit le M sur ces monnaies parait bien être un lambda mais son interprétation reste difficile. Faut-il y voir l'initiale du mot ΛAΚYΔΩΝ ? Un A mal venu ? Peut-on faire un lien avec le curieux Λ présent sur le revers d'une rare série à la tête casquée ? (15). Dans tous les cas, la question est ouverte.      

Les premiers droits adoptent donc la légende complète MASSAΛΙΩΤAN en lettres doriennes qui sera rapidement remplacée par MASSAΛΙ, sa forme réduite. Cette « spécificité » vient confirmer les liens étroits entretenus entre la cité et le monde gréco-sicilien (16). On peut supposer que le graveur des premiers coins de cette série venait de Sicile. Employé pour l'occasion, il aurait utilisé pour la légende son dialecte habituel. Les autorités massaliètes, en faisant rapidement disparaître la désinence  peu usitée à Massalia auraient à la fois simplifié la légende et confirmé le radical significatif et compris de tous. Cette graphie complète ne réapparaîtra que plus tard sous la forme dialectale ionienne  MASSAΛΙHTWN, en particulier sur les grands bronzes au taureau émis à la fin du IIIe siècle.

  A noter, l'existence d'une légende abrégée à grosses lettres représentée par notre spécimen n° 9, alors que la grande majorité des autres exemplaires offrent des lettres nettement plus petites. Pour ce qui concerne les références, il faut noter désormais que la LT 530 correspond  à la description des monnaies à légende  MASSAΛΙ et non à celles à légende longue.  Pour la LT, musée de Marseille (a) (17),  on peut signaler qu'il n'existe aucune trace de ce spécimen (18). 

Concernant la métrologie de ces séries on peut constater que leur poids, qui s'établit aux alentours de 0,85 g, s'inscrit toujours dans celui du nominal défini par l'atelier aux alentours des années 475 lors de la transition entre les périodes archaïque et postarchaïque. La cité ayant opté, à ce moment là,  pour une obole à 0,90 g. Au cours du siècle, ce poids va légèrement dégénérer au fil des  émissions. Cet affaiblissement pondéral a bien été montré par H. Nicolet-Pierre à partir des spécimens présents au sein du trésor signalé par G.E. Reynaud (19). Comme nous l'avons développé récemment (20), en tenant compte des derniers travaux des chercheurs tels que G. Maganaro (21) et C. Boehringer (22), il s'avère que la litra  (1/5 de la drachme) n'apparaît dans les monnayages des cités siciliennes que vers 465-460 avant J.-C. Le nominal principal utilisé à Massalia à partir de 475, correspond donc bien à une obole et l'absence d'un nominal ultérieur d'un poids plus lourd montre clairement que Massalia n'a jamais frappé la litra. C'est aux alentours de la fin du premier quart du IVe s. (vers 380) que l'atelier va opter pour une obole de poids plus léger équivalent à 0,72 g.

 

 

C'est au tournant entre les Ve et IVe siècles que Massalia va débuter ses frappes à la classique tête juvénile cornue à dr. et à la légende MASSAΛΙΩΤAN. Il apparaît aujourd'hui que cette première émission, qui débute avec quelques coins de revers du groupe précédent à la tête d'Athéna au casque corinthien sans le M, fut rapidement suivie par une émission offrant une légende réduite  MASSAΛΙ. Le style reste inchangé mais cette nouvelle graphie s'inscrit très certainement dans une volonté de simplification qui ira jusqu'à faire disparaître définitivement la légende sur les séries suivantes. La typologie va alors se « figer » avec un droit anépigraphe et une roue marquée des seules lettres MA (deux premières lettres de l'ethnique). On peut considérer, à partir de cette époque, que le monnayage de la cité, a atteint un niveau de notoriété tel qu'une légende qui se limite aux deux lettres MA assure une reconnaissance sans équivoque auprès des utilisateurs et des diverses entités en rapport avec la ville.

Enfin, il est particulièrement intéressant de noter qu'en parallèle à ces émissions d'oboles à la tête juvénile et à légendes d'avers, l'atelier va émettre des fractions de style identique avec également légendes longues et réduites.

Ces émissions inédites feront l'objet de notre prochaine publication dans le Bulletin.

 

 

 

 

 

NOTES :

 

1. A.E. FURTWÄNGLER, « Le trésor d'Auriol et les types monétaires phocéens », dans les cultes des cités phocéennes, Aix-en-Provence, 2000, (Et. Massa. 6), p. 175-181. 

 

2. C. BRENOT, « Monnaies massaliètes », dans Catalogue des monnaies massaliètes et monnaies celtiques du musée des beaux-arts de Lyon, (C. Brenot et S. Scheers) éd. Peeters, LEUVEN, 1996 (groupe I, série n° 11, p. 29). L. VILLARONGA, « Monedes de plata emporitanes dels segles V – IV a C », Societat catalana d'estudis numismatics, Institut d'estudis catalans, BARCELONA, 1997 (groupe XX, p. 62, pl. III).

 

3. Fig. 6 : 0,74 g, 10,3 - 10 mm, coll. R. G, Goult (Vaucluse). Origine : région nord d'Aix-en Provence, limite Durance. A noter la présence, dans l'un des cantons de la roue,  d'un A gravé ultérieurement à la frappe à l'aide d'une pointe sèche.

 

4. Fig. 2 : 0,87 g, 10 - 8,5 mm, coll. P. Orsini, (Var). Fig. 3 : 0,78 g, 9,7 – 8,8 mm, coll. T. M, La Ciotat (B.-du-Rh.).  

 

5. Fig. 4 : 0,77 g, 9,1- 8,5 mm, coll. T. M, La Ciotat (B.-du-Rh.). Fig. 5 : 0,73 g, 9,9 – 9,8 mm, coll. J.-A. Cor, (B.-du-Rh.). Origine : Aix-en-Provence.

 

6. C. B, ibid, p. 29.

 

7. Fig. 7 : 0,78 g, 10,3 – 9,7 mm, coll. R. G, Goult (Vaucluse). Origine : ouest d'Aix-en-Provence. 

Fig. 8 : 0,80 g, 10,4 - 9 mm, coll. T. M, La Ciotat (B.-du-Rh.)   

 

8.  Comme nous l'avons évoqué dans notre travail à paraître dans les Annales de la C.I.N. : « Du Lacydon à Massalia, les émissions grecques en Gaule du Ve s. av. J.-C. », Congrès International de Numismatique de Madrid 2003, (en collaboration avec J.-C. RICHARD, Dir. C.N.R.S).

         

9. H. de La TOUR, « Atlas de monnaies gauloises », PARIS, 1892.

 

10. C. BRENOT, « Une étape du monnayage de Marseille : les émissions du Vè s. av. J.-C. », dans Etudes massaliètes, 3, Aix-Lattes, 1992, p. 245-253.

 

11. Tête du dieu fluvial Anapos, Catalogue collections R. Peyrefitte, 50 litrae en or, 2,86 g, n° 31, Vente aux enchères du 29 avril 1974, Paris. Voir également le spécimen n° 32 (2,89 g) dans le même catalogue.

 

12. D. BEREND, le monnayage d'or de Syracuse sous Denys I, « la monetazione dell'età dionigiona », Atti VIII, CISN, Napoli, 1983, paru en 1993, p. 91-143, pl. 4-11.

 

13. Voir, à ce propos, les commentaires de S. COLIN BOUFFIER, « Sources et fleuves dans les cultes phocéens : les exemples de Marseille et de Vélia » dans Les cultes des cités phocéennes, AIX-EN-PROVENCE, 2000, (Et. Massa. 6), p.69-80.

 

14.  un autre exemplaire, de même coin de revers,  a récemment fait l'objet d'une vente sur internet.

  

15.  A.E. FURTWÄNGLER, « Massalia im 5. jh. V. chr.: tradition und neueorientierung », dans Etudes offertes à J. SCHAUB, Publication du parc archéologique européen, REINHEIM, 1993, p. 431 à 448.

 

16. C. BRENOT 1996, p. 7 et 8.

 

17. H. de La TOUR, « Atlas de monnaies gauloises », PARIS, 1892, pl. II.

 

18. De plus,  cette monnaie n'a jamais vraiment été vue. Il doit certainement s'agir d'une confusion. 

 

19.  G.E. REYNAUD, « Un trésor de monnaies massaliètes du Ve siècle », Revue Numismatique,  6e série, tome XXV, 1983, p. 35-42. (voir notes bibliographiques par H. NICOLET-PIERRE).

 

20.  J.-A. CHEVILLON, « Une reprise inédite du groupe massaliète à la tête du Lacydon / roue » BSFN, journées numismatiques d'Arles, n° 6, juin 2004, p. 121 – 124.

 

21.  G. MANGANARO, « Dall'obolo alla litra e il problema del damareteion  », travaux de Numismatique grecque offerts à G. LE RIDER, Spink, LONDON, 1999, p. 239-255, pl. 22-24.

 

22.  C. BOEHRINGER, « Zur Münzgeschichte von Leontinoi in klassischer Zeit », Studies in Greek numismatics in memory of Martin Jessop Price, Spink, LONDRES, 1998, p. 43-53, pl. 10-13.

 

(Nous remercions vivement Thierry Mescle pour son aide si précieuse lors de l'élaboration de ce travail)

 



Article ajouté le 2007-01-25 , consulté 122 fois

Commentaires


led zeppelin 13 le 25/01/2007 à 18:27:25
les articles sont super détaillés et vraiment très intéressant pour un débutant comme moi. çà me permet de combler mes lacunes.

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